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vendredi 20 avril 2012

Justice pour un cheval

Il y a des années par
centaines, dans un certain
royaume, un monarque
avait décidé que les
victimes de torts et d'abus
seraient reçues par des
juges afin que justice leur
soit rendue. Les victimes
devaient manifester leur
désir d'être entendues en
tirant sur la corde qui
faisait tinter une cloche
suspendue sous une voûte de pierre.

Depuis longtemps, personne n'avait plus tiré sur ma corde car le monarque en ce royaume était un honnête homme. On en avait oublié la cloche, et de
la vigne sauvage la cachait aux yeux du passant.

Un jour, un cavalier de retour d'un lointain voyage s'arrête juste sous la
vigne. Il descend de son vieux cheval, le libère de sa selle, de son mors,
de ses étriers, bref il l'abandonne. Affamée, la pauvre bête commence
à croquer les raisins. Et la cloche de sonner, de sonner, et d'ameuter le
quartier.

Sur l'heure, les juges se rassemblent. Il leur faut entendre ce cheval qui
réclame justice. Voici ce qu'ils ordonnèrent :

- Que ce cheval qui en sa jeunesse a servi si admirablement, se repose
   maintenant et reçoive en sa vieillesse les égards dus à son rang. Nous
   légiférons : que son maître lui apporte bon soin et lui fournisse bon foin
   et eau potable ainsi qu'écurie chaude et douillette jusqu'à la fin.



Nous sommes à Paris, en 1843. Un groupe de badauds rient à gorge
déployée devant le spectacle que voici : avec le manche de son fouet,
un charretier est en train de frapper son cheval !
Consterné, un certain docteur Dumont de Monteux, qui assiste à la
scène, publie un article relatant les faits, ce qui décide le préfet de la
capitale à signer un arrêté interdisant de battre son cheval avec le
manche d'un fouet. Mais monsieur de Monteux ne s'arrêta pas en si
bon chemin.
C'est lui qui rédigera les statuts de la Société Protectrice des Animaux
française, fondée en 1845.

mercredi 18 avril 2012

Le laboureur et ses enfants


Travaillez, prenez de la peine : c'est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, fit venir ses enfants, leur
parla sans témoins.

- Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage que nous ont laissé nos
   parents : un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l'endroit; mais un
   peu de courage vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
   Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'août; creusez, fouillez,
   bêchez; ne laissez nulle place où la main ne passe et repasse.

Le père mort, les fils vous retournent le champ, deçà, delà, partout : si
bien qu'au bout de l'an il en rapporta davantage.

D'argent, point de caché. Mais le père fut sage de leur montrer, avant
sa mort, que le travail est un trésor.

Jean de la Fontaine

Parfum de sorcière (chapitre 3 & 4)

Trois - La grande vie

Du tout au tout, la vie de la sorcière se
transforma encore. Elle fit venir de la
ville une baignoire, l'eau courante, du
désinfectant, l'électricité, le gaz et un
aspirateur. Elle prit un bain, qui dura
trois jours. Elle s'épila le poil de la
verrue. Elle désinfecta l'espèce de corbeau,
qui cria à l'assassinat. Elle nettoya la maison de fond en comble.

Avec les saletés, elle fit dehors un grand feu, dont la fumée noircit le ciel,
comme si la nuit éternelle était venue. Elle prit à nouveau un bain, qui dura
cette fois deux jours. Elle rangea son balai dans le fond d'un placard. Elle
s'exerça à marcher avec des talons aiguilles. Puis, fleurant bon le patchouli,
elle prit place à l'arrière d'un taxi.

- Mais quel cirque ! commenta à côté l'espèce de corbeau, enfermé dans
   une cage, le cou serré d'un noeud papillon.
- A nous la grande vie ! s'exclama la sorcière, alors que la ville se dessinait
   au loin.

Sans crier gare, la sorcière débarqua dans les studios de télévision Mondio.
A l'entrée, elle se fit annoncer sous le nom de Jennifer Star.

- Voilà autre chose ! s'étrangla l'espèce de corbeau.

Elle répéta à l'hôtesse qui écarquillait les yeux :

- La grande Jennifer Star !

Elle demande encore à l'hôtesse :

- Chérie, fais apporter un doigt d'eau minérale à mon perroquet...
- Perroquet toi-même ! chuchota l'oiseau.

On filma la sorcière sous toutes les coutures, de peur qu'il ne s'agisse vraiment
d'une grande vedette. Télévision Mondio, redoutait trop qu'une chaîne
concurrente annonce une nouvelle avant eux. Comme la sorcière passa dans le
journal télévision Mondio, elle fut invitée sur toutes les autres chaînes.

Elle fut bientôt de toutes les émissions de variétés. On interviewait l'espèce de
corbeau, qui, pour l'occasion, mettait des lunettes noires. La sorcière devint
célèbre dans tout le pays. Ses recettes de parfums naturels faisaient fureur.
Une grande maison de couture lança une collection de vêtements en dentelle
de serpillière, portant la griffe de Jennifer Star.

Elle voyageait sans cesse d'un pays à l'autre. Près de sa cabane en forêt, elle
fit construire une piscine et un héliport. L'espèce de corbeau fumait des cigares
gros comme des poireaux et, aux questions que lui posaient les journalistes,
il répondait maintenant en japonais :

- Quézako laizémoi rezpirato.

Quatre - La rançon de la gloire

Mais ce qui devait encore arriver arriva. Un beau matin, l'espèce de corbeau
disparut. On l'avait enlevé au nez et à la barbe de la sorcière, qui reçut tout de
suite une demande de rançon. La sorcière tomba dans les pommes quand elle
lut qu'en échange du volatile, on lui réclamait des millions.

Il ne se passait pas un jour sans que les journaux ou les télévisions ne parlent
de l'affaire. La sorcière fit appel aux services d'un détective privé, d'un agent
d'assurances, d'un publicitaire, d'un ministre de l'intérieur, d'un de l'extérieur,
et d'un releveur d'empreintes. Tout ce petit monde se lança aux trousse de
l'oiseau.

L'espèce de corbeau avait été enlevé par deux gros bandits, maladroits et pas
très méchants, qui avaient trouvé refuge dans une ancienne nougaterie. Ils
n'avaient pas le moral, car l'oiseau leur en faisait voir de toutes les couleurs.
Le plus petit des bandits se lamentait :

- On aurait mieux fait de se coucher plutôt que d'enlever un ostrogot comme
   ça. Et en plus, il pue comme dix cochons.

L'espèce de corbeau, qui gardait toujours sur lui des ampoules puantes
préparées par la sorcière, avait aspergé sa litière d'un mélange d'odeurs de
porcherie et de poisson avarié. Les gros bandits en avaient le mal de mer.
Le hasard fit encore bien les choses.

Lorsque la sorcière avait expédié Henry Delamarque par-dessus la forêt,
celui-ci avait atterri sur un camion plein de nougats, et c'est ainsi qu'il était
devenu vendeur de nougats et que, de fil en aiguille, il en était venu à chercher
une fabrique de nougats, pour lancer ses propres spécialités. Henry Delamarque
se trouva nez à nez avec les bandits, qui le prirent pour un inspecteur de police.

- Haut les mains ! cria l'oiseau.

Il fit un clin d'oeil au grand monsieur, qui portait à nouveau moustache et cravate.
Les deux bandits furent ravis de pouvoir se débarrasser de l'espèce de corbeau,
en échange d'un sachet de nougats mous. Ils partirent sans demander leur reste.
La sorcière fit un accueil triomphal à Henry Delamarque. Elle déclara aux
journalistes :

- Je renais, je reris, je remange, je reris, merci Henry, je ne vous avais jamais
   oublié.

Elle embrassa le grand monsieur, et lui chuchota à l'oreille :

- Demandez-moi en mariage, c'est le moment, toute la presse est là...

L'espèce de corbeau racontait en japonais l'histoire de son enlèvement. Un  
bouchon de champagne explosa. La fête commença...

mardi 17 avril 2012

Parfum de sorcière (chapitre 1 & 2)

Un - Des parfums épouvantables

Il était une fois une sorcière qui sentait très très mauvais, mais alors très très
mauvais. Comme toutes les sorcières, elle avait un menton crochu et une
verrue sur le nez, mais ce n'était pas sa tête, ni son habit tout sombre, ni son
balai au manche taillé dans un gros os qui faisaient peur, c'était son odeur :
pouah !

Jamais personne ne s'approchait du bois où elle vivait, tellement l'air y était
irrespirable. Pour lui apporter son courrier, on avait choisi un facteur qui
n'avait pas de nez. Seule une sorte de corbeau déplumé supportait la
compagnie de la sorcière. L'oiseau avait noué un mouchoir autour de son
bec et, dans un cri grinçant, il répétait :

- Vieille cochonne !

Mais aussitôt la sorcière le faisait taire, en lui soufflant à la face son haleine
d'oeuf pourri. A longueur de temps, la sorcière faisait bouillir mille puanteurs.
Penchée au-dessus de la marmite, elle rigolait de ses dents jaunes. Elle disait :

- Je fais des parfums qui puent. Hé, hé, hé !

Sa maison était remplie de flacons de toutes sortes, qui contenaient de quoi se
faire boucher le nez à la terre entière. Il y avait là des essences de jus d'égouts,
de diarrhées de canards, de cambouis de moteurs, de rots d'hippopotames, de
vomis de papillons, de médicaments amers et de bien d'autres choses aussi
dégoûtantes.

Chaque fois qu'elle partait, la sorcière se vaporisait des pieds à la tête d'une de
ses mixtures. Elle se coiffait en arrière, elle se frisait une dernière fois le poil de
la verrue, puis elle s'exclamait devant son miroir :

- Germaine, t'es la miss monde des sorcières !

Rien ne plaisait autant à la sorcière que de faire des blagues puantes. Alors, les
sacoches de son balai chargées d'un grand choix d'effluves, elle s'envolait vers la
ville. Elle regardait la liste des gens qu'elle avait dans le nez.

A une pervenche qui verbalisait des voitures en stationnement, elle lui cassait
discrètement sur le chapeau une ampoule de pipi de mouches. A une autre, un
extrait de relent de benne à ordures. A un voisin grincheux, elle arrosait les pots
de fleurs d'une décoction de marée noire. A une institutrice moustachue, elle
glissait dans son sac de la transpiration de soldat.

Une fois ses sacoches entièrement vides, elle repartait vers sa cabane, où l'espèce
de corbeau l'attendait en sirotant de la limonade aux orties.

2 - Amour et détours

C'était ainsi que la sorcière occupait la plupart de son temps, jusqu'au jour où un
événement, somme toute assez ordinaire, vint bouleverser sa vie. Sur une large
avenue, alors qu'elle cherchait à faire des niches à quelqu'un, elle croisa un grand
monsieur, fort distingué, avec une belle moustache. Il portait deux valises en similicuir.

Au passage, il fit un délicat sourire à la sorcière, qui, tout étonnée, abandonna son
balai. Il n'en fallut pas plus pour qu'elle tombât amoureuse. Sa vie se transforma.
Très tôt le matin, elle se pomponnait devant le miroir. Elle se colorait les paupières
de bleu de papier carbone. Elle se poudrait le visage de farine, de champignon.
Elle s'enduisit les lèvres d'une purée de racines rouges.

Elle s'aspergeait de ses parfums les plus rares et les plus rances. Elle se tartinait
plusieurs fois les cheveux de gel de crachats d'anguilles, parce que le balai volant,
c'est pratique, mais ça décoiffe. L'espèce de corbeau mourait de rire en regardant
sa maîtresse. Dans un étranglement, il soufflait :

- Non, non dieux du ciel, quel carnaval ! Qui voudrait d'une pareil mocheté ?

Paf ! en guise de réponse, la sorcière lui filait un coup de fer à friser. Vêtue d'une
robe en dentelle de serpillière, le coeur battant, elle prenait le chemin de la ville.
Là-bas, elle traînaillait dans les rues, à la recherche du grand monsieur distingué et
moustachu. Elle faisait le tour des grands magasins, des terrasses de café, des
jardins publics, mais l'élégant monsieur avait disparu. C'était à croire qu'elle avait
rêvé. La sorcière en voulait à la ville entière. Elle ronchonnait :

- Pas étonnant, qu'est-ce qu'un homme de cette classe-là ferait dans une ville
   pareille ?

Les passants rentraient leur nez,leurs oreilles dans leur tête, et faisaient un crochet
pour l'éviter. La sorcière ne mangeait plus, ne dormait plus; bref, elle dépérissait.
Le jour, elle arpentait la ville; la nuit, elle procédait à d'incroyables expériences qui
devaient lui permettre de retrouver le mystérieux monsieur. Mais aucune de ses
recherches ne portait ses fruits.

Un matin, la sorcière resta au lit. Elle avait décidé de ne plus penser à cet imbécile
invisible de grand bonhomme distingué. Elle siffla entre ses dents :

- Je ne vais quand même pas faire le tour de la planète pour un homme, ça non !
- Ouaf ! Un grand amour vaut bien un grand détour..., ajouta, songeur, l'espèce
   de corbeau.
- Ferme ta boîte, toi, conclut la sorcière.

C'est alors que quelqu'un frappa à la porte. Jamais personne ne venait frapper à la
porte de la sorcière. Les rares fois où le facteur sans nez apportait du courrier, il
l'abandonnait au bout du chemin.

- Qui ça peut bien être ? interrogea la sorcière.
- Je vole voir, répondit aussitôt l'espèce de corbeau, qui colla son oeil au trou de
   serrure. C'est une valise, annonça l'oiseau déplumé.
- Bougre d'abruti ! Les valises ne frappent pas toutes seules aux portes ! s'écria
   la sorcière.

D'un coup sec, la sorcière ouvrit la porte. Elle n'en crut pas ses yeux. Le grand
monsieur distingué et moustachu était sur le seuil, une valise en similicuir à chaque
main. Il eut à peine le temps d'esquisser un sourire que la sorcière était déjà devant
son miroir en train de se refaire une beauté. Un coup de peine par-ci, un coup de
bombe tue-mouches par-là, et elle était revenue devant le beau monsieur.

- Euh... oui ? demanda-t-elle, verte de confusion.

D'une voix savonneuse, le beau monsieur lui dit :

- Henry Delamarque, représentant en savonnettes et autres produits de beauté.
- Ger... Ger... Germaine Chaude-veine, bafouilla la sorcière.

La sorcière le fit entrer. Elle lui demanda son chapeau. Elle l'invita à s'asseoir. Elle
parla, parla. Elle lui raconta n'importe quoi, qu'il avait beaucoup de chance de la
trouver à la maison, parce qu'elle était top modèle, qu'elle était toujours en
vadrouille, partie aux quatre coins du monde, qu'elle posait dans des magazines
pour les sorcières, habillées par les plus grands couturiers.

Ils prirent le café, le thé, puis encore le café, puis encore le thé. Ils ne virent pas le
temps passer. Finalement, le grand monsieur distingué et moustachu se leva. Il
n'avait presque pas parlé. Il n'avait fait qu'opiner du chef. Mais il avait passé un
délicieux moment. Il avait beaucoup ri. Pas un instant, il ne s'était rendu compte
que la maison de la sorcière sentait mauvais. Au contraire, comme son nez était
trop habitué à respirer les parfums artificiels des shampoings ou des sels de bain,
il avait trouvé là comme une bonne odeur naturelle, semblable à celle qui se dégage
de la forêt juste après une pluie d'été.

Avant de partir, Henry Delamarque fit cadeau à la sorcière d'un lot de crèmes, de
mousses, de lotions à la violette, au chèvrefeuille. Il offrit un flacon d'après-rasage
à l'espèce de corbeau, qui le but d'un seul trait. Avec les produits que lui avait
donnés Henry Delamarque, la sorcière fit du sirop contre les pieds plats. Ce fut
un prétexte pour revoir le grand monsieur, qui lui avait laissé son numéro de
téléphone.

C'est ainsi que la sorcière et Henry Delamarque se virent tous les jours. Ils étaient
très amoureux. Lui se passionnait pour les expériences de la sorcières, des
"travaux d'intérêt hautement écologique", selon ses termes. Germaine, elle,
s'amusait à faire des bulles de savon puantes et à bombarder l'espèce de corbeau,
qui, résigné, clamait :

- Quelle vie de chien...

Henry Delamarque perdit bientôt son travail. Il fut mis à la porte, pour faute
professionnelle, parce qu'il sentait trop fort. Quand il entrait dans une parfumerie
avec ses valises pleines de savonnettes, il faisait fuir les clients, qui, leurs
portefeuilles sur le nez, disaient :

- Ouh, là, là ! Ça sent le fauve.

Henry Delamarque s'installa chez la sorcière. Il passait ses journées à ne rien faire.
Il buvait du thé, du café, de la limonade aux orties. Il jouait aux cartes avec
l'espèce de corbeau, qui, soit dit en passant, était le roi des tricheurs. La sorcière
ne reconnaissait plus le grand monsieur fort distingué qu'elle avait connu. Son
costume était devenu crasseux.

Sa belle moustache s'était transformée en barbe hirsute. Il ne se lavait plus. Il ne
cirait plus ses souliers. Tout cela finissait par déplaire à la sorcière. Elle l'aimait
moins. Elle le mettait en garde :

- Vous vous laissez aller, mon ami.

Le grand Henry riait. Il lui tendait un pied déchaussé, et il répondait :

- Allons, Germaine, sentez donc cette odeur de chaussettes... Exceptionnelle, non ?
   Un petit miracle, une révolution dans les parfums de sorcière, non ?

Ce qui devait arriver arriva. Un matin, la sorcière flanqua Henry Delamarque à la
porte. D'un coup de balai, elle l'expédia par-dessus la forêt.

- Chacun ses puces ! cria-t-elle, en claquant la porte.

Là-dessus, elle donna une taloche à l'espèce de corbeau, qui fumait, assis dans le
sofa, un vieux mégot de poils de moquette.

Tombée dans un pot de crème

Un jour d'été, une grenouille de l'espèce des
roussettes qui cherchait de la fraîcheur
s'aventura du côté d'un pot de crème. Elle
s'en approcha, commença par y tremper la
langue, puis y plongea tout entière !

Hum... Comme cette crème était douce, un
régal ! Elle joua dedans à s'éclabousser,
réussit à faire la planche... Quel bonheur.
Après s'être longtemps prélassé dans la
fraîcheur de la crème, la grenouille de l'espèce
des roussettes décida qu'il était temps de sortir pour raconter autour d'elle cette baignade inattendue...

Mais quand elle voulut grimper le long des parois, elle glissa en arrière.
Impossible de s'extirper du pot tant il était haut. Et quand elle voulut
utiliser le ressort de ses pattes arrière pour bondir, elle ne parvint jamais
à trouver un appui, tant le pot était profond. Nul rocher comme dans le
fond de sa mare, nul rondin auquel s'agripper.

La grenouille se trouve prisonnière de la crème
fraîche, n'ayant d'autre choix pour ne pas
couler que de nager, nager. Nager encore.
L'idée de finir ses jours noyée dans ce pot lui
faisait horreur. Elle nagea donc de droite à
gauche, elle nagea en rond jusqu'à ce que ses
petites pattes demandent grâce. Épuisée, elle
s'avoua vaincue :

- Je n'en peux plus, tant pis pour moi.

Elle se laissa couler au centre du pot, mais au moment où la crème recouvrait
sa bouche, elle la recracha dans un sursaut.

- Non, je ne peux pas finir comme ça !

Et elle se remit à nager. Mais de nouveau ses pattes et ses cuisses demandèrent
grâce... Chaque fois que la grenouille de l'espèce des roussettes, à bout de forces,
était sur le point d'abandonner, elle trouvait en elle un regain d'énergie pour lutter.
Et cela dura des heures et des heures.

Soudain, elle sentit sous ses pattes quelque chose de doux et de glissant, mais de
solide en même temps. Elle s'y appuya et, dans un dernier sursaut, elle réussit à
s'éjecter du pot. Sauvée !

Quand la grenouille de l'espèce des roussettes
raconta autour d"elle ce qu'elle venait de
vivre, elle fut bien incapable d'expliquer ce
qui s'était passé... A force de brasser la
crème dans tous les sens pour s'en sortir, la
vaillante avait réussi à baratter une motte de beurre ! A bon entendeur...

L'homme et son trésor


Un homme riche avait caché son or dans la forêt.
Personne n'était dans la confidence, excepté son
ami, qui avait sa confiance. Lorsqu'il revint visiter
son trésor, il trouva la cachette vidée. Soupçonnant
son ami, il lui dit :

- J'ai en ma possession d'autres pièces d'or que je
   veux ajouter à ma cachette secrète.

L'ami espérant voler davantage, rapporta le coffret
là où il l'avait pris. Le propriétaire revint, déterra le
trésor et l'emporta chez lui. Puis il alla trouver celui
qui, jadis, était son ami :

- Ne prends pas la peine d'essayer de me voler une
   seconde fois. Mon or est bien caché, tu ne le
   trouveras pas !

dimanche 15 avril 2012

La robe de mariée

Il était une fois un brave jeune homme qui s'appelait
Tom. Un jour, son oncle mourut en lui léguant toute
sa fortune. Désormais nanti d'un joli pécule, Tom
se mit en tête de trouver une fiancée digne de son
rang, car chacun sait que les riches doivent épouser
des femmes plus belles et plus intelligentes que
celles des pauvres !

Tom décida donc de ne se fiancer qu'avec une jeune
fille avisée et capable de manier l'aiguille ou de filer avec habileté. Bien entendu, si d'aventure elle avait une belle dot, cela n'en serait que mieux.

Une fois sa décision prise, Tom galopa jusqu'à la demeure d'un riche voisin
qui avait trois filles à marier. Or, si les trois demoiselles étaient mignonnes à
croquer, elles étaient incapables de s'exprimer correctement. Leur père fit
bon accueil au jeune homme et le fit entrer dans la pièce où ses filles filaient
la laine. Sans ouvrir la bouche, ces dernières se contentèrent de le saluer en
hochant la tête, car leur mère leur interdisait de bavarder.

- Cenesstpasgrave, lui répondit sa soeur en avalant chaque mot.
- Taisezvous ! s'écria la troisième en mangeant toutes les syllabes.

Effaré par leur manière de s'exprimer, Tom s'enfuit à toutes jambes, car il n'avait
que faire d'une fiancée parlant dans sa barbe ! Dépité, il se rendit chez un fermier
qui avait une fille dont chacun chantait les mérites.

Or, si les trois fileuses qu'il venait de voir étaient muettes comme une porte de
prison, cette demoiselle-là n'avait pas la langue dans sa poche ! Derrière son
rouet, elle babillait, papotait et jacassait sans prendre le temps de respirer. Le
pauvre Tom n'avait jamais rencontré de personne aussi bavarde !

- Combien de temps vous faut-il pour finir ce pain de cire ? la questionna-t-il.
- Je travaille si vite que j'en utilise plusieurs par jour pour lisser la laine que
   je file, répondit fièrement la jeune fille.

Suspicieux, Tom attendit que la demoiselle s'absente un instant, s'empara de la
clé qui fermait une commode et la glissa à l'intérieur du pain de cire. Ceci fait,
il prit congé. La semaine suivante, il alla trouver la jeune fille, toujours affairée
derrière son rouet.
- Savez-vous ce qui m'arrive ? lui dit-elle sans même le
   saluer. La clé qui fermait ma commode a disparu
   depuis la semaine dernière. C'est vraiment ennuyeux,
   car toutes mes affaires sont à l'intérieur et je n'ai plus
   rien à mettre.

Aussitôt, Tom saisit le pain de cire posé à côté d'elle et
en retira la clé. Ayant la preuve que la jeune fille
n'était pas aussi adroite qu'elle le prétendait, il lui dit
adieu. Peu après, il entendit parler d'une demoiselle
qui semblait avoir toutes les qualités requises : chacun vantait sa beauté, son intelligence et son habileté à manier l'aiguille. Pensant avoir trouvé la perle rare, Tom demanda à la rencontrer. La famille lui fit grand accueil et le convia à déjeuner.

- Va chercher une bouteille de vin pour notre invité, demanda la mère à la
   jeune fille.

Celle-ci descendit à la cave. Mais séduite par leur visiteur, elle se mit à rêver de
fiançailles et commença derechef à imaginer sa future robe de mariée. Un heure
s'écoula et le vin n'arrivait toujours pas. Inquiète, le fermière descendit à son tour
à la cave et y découvrit sa fille qui bâillait aux corneilles au lieu de s'occuper du vin.

- Si j'épouse Tom, lui dit celle-ci, le choix de ma robe de mariée est de première
   importance. Doit-elle être décolletée ou avoir une longue traîne ?
- La question mérite vraiment réflexion, dit la mère en se laissant tomber sur le
   sol.

Ne voyant revenir ni sa femme, ni sa fille, le fermier s'excusa auprès de Tom et
partit les chercher. Furieux, il les somma de s'expliquer.

- Nous réfléchissons à la robe de mariée ! s'écrièrent-elles en choeur. Doit-elle
   avoir des manches courtes ou un col de dentelles ?
- Oh la la, gémit le père en s'asseyant à côté d'elles. Il faut que je réfléchisse !

Le pauvre Tom se retrouva seul. Au bout d'un moment, redoutant un accident, il
descendit à la cave. Stupéfait, il découvrit ses hôtes
plongés dans leurs pensées et alignés en rang
d'oignons.

- Que faites-vous là ? s'écria-t-il en ouvrant de grand
   yeux.
- Nous réfléchissons à la robe de mariée,
   répondirent-ils à l'unisson. Doit-elle être en soie ou
   en taffetas ?
- En soie ou en taffetas ? hoqueta Tom. C'est tout ce qui
   vous retient ici ? Continuez donc à réfléchir à cette
   importante question, j'y songerai de mon côté !

Sur ces mots, il remonta l'escalier quatre à quatre, et rentra chez lui à bride abattue
en jurant de rester vieux garçon puisqu'aucune de ces demoiselles ne semblait avoir de cervelle.