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mardi 12 avril 2011

Le petit chacal et le vieux crocodile

Le petit chacal aimait beaucoup les
coquillages, et il avait l'habitude de
descendre chaque jour à
l'embouchure du fleuve pour y
chercher des moules et des crabes.
Un jour, qu'il avait très faim, il mit
sa patte dans l'eau sans bien regarder
- ce qu'il ne faut jamais faire - et, snap ! en un
clin d'oeil, le vieux crocodile, qui demeure dans la vase noire, l'avait happée dans sa gueule. Pauvre de moi ! pensa le petit chacal, le vieux crocodile tient ma patte
entre ses vilaines mâchoires, il va me tirer dans l'eau et me manger ! Qu'est ce que
je pourrais bien faire pour qu'il me lâche ?..." Il réfléchit un instant, puis se mit à
dire tout haut en riant :

- oh ! oh ! oh ! Est-ce qu'il est aveugle, monseigneur crocodile ? il a attrapé une
   vieille racine, et il croit que c'est ma patte ! oh ! oh ! oh ! j'espère qu'il la
   trouvera tendre !

Le vieux crocodile était couché dans la vase, et les roseaux l'empêchaient de rien
voir. Il pensa : "Tiens, je me suis trompé", et il desserra les mâchoires, et le petit
chacal retira sa patte, et se sauva en criant :

- Oh ! Protecteur du pauvre ! Monseigneur crocodile, c'est bien aimable à vous de
   me laisser partir !

Le vieux crocodile frappa de la queue avec colère, mais le petit chacal était bien
loin. Il évita le bord du fleuve pendant plusieurs jours, mais enfin, il eut une si
grande envie de manger des crabes qu'il ne put pas y résister. Il descendit donc
vers le rivage, en regardant tout autour de lui, soigneusement. Il ne vit rien de
suspect, mais n'osant s'y fier, il se tint à distance en se parlant à lui-même, selon
son habitude.

- Quand je ne vois pas de petits crabes sur le sable,
   dit-il tout haut, j'en vois qui sortent de l'eau,
   ordinairement. Alors, j'étends ma patte et je les
   attrape... Où peuvent-ils bien s'être cachés,
   aujourd'hui ?...

Le vieux crocodile, couché dans la vase au fond
de la rivière, écoutait parler le petit chacal, et il
pensa : "Ah ! je vais faire semblant d'être un petit
crabe, et quand il mettra sa patte dans l'eau, je
l'attraperai !"

Et il fit sortir un peu son museau hors de l'eau. Le petit chacal le vit tout de suite,
et s'écria :

- Oh ! oh ! Merci, monseigneur crocodile ! Merci de me montrer l'endroit où vous
   gîtez ! vous avez trop de bonté, monseigneur ! Je vais chercher mon dîner ailleurs,
   pour aujourd'hui. Bien le bonjour...

Et il se sauva à toutes jambes.  Le vieux crocodile se mit en rage, mais le petit
chacal était bien loin. Pendant quinze jours, le petit chacal évita le bord de la
rivière, mais à la fin des quinze jours, il sentit dans son estomac un vide que rien
d'autre que des crabes ne pouvait remplir. Avec précaution, il descendit vers le
rivage, et regarda tout autour. Point de crocodile, nulle part. Pourtant, il n'était pas
bien rassuré. Il se mit un peu à distance, en se parlant à lui-même, suivant son
habitude.

- Quand je ne vois pas de petits crabes sur le
   sable, ou sortant de l'eau, dit-il tout haut,
   d'ordinaire je vois des bulles d'air dans l'eau.
   Les bulles font pouff, pouff, pouff, et puis,
   pop, pop, pop, et cela me montre l'endroit
   où se tiennent les crabes. Alors, je mets ma
   patte dans l'eau, et je les attrape. Je me
   demande si je verrai des bulles aujourd'hui ?

Le vieux crocodile, couché dans la vase et les
roseaux, l'entendit, et pensa : "Ca, c'est facile.
Je vais faire des bulles d'air, et alors, il mettra sa patte dans l'eau, il soufla, soufla, soufla dans l'eau et les bulles d'air firent un vrai tourbillon. Le petit chacal n'avait
pas besoin qu'on lui dise qui faisait ces bulles ! Il jeta un coup d'oeil dans l'eau, et se
sauva à toutes jambes, en criant :

- Monseigneur crocodile ! oh ! Protecteur du pauvre, que vous êtes bon de me
   montrer où vous vous cachez ! Je vais déjeuner un peu plus loin !

Le vieux crocodile était si furieux qu'il grimpa sur la berge, et courut après le petit
chacal, mais celui-ci était déjà bien plus loin. Après cela, le petit chacal n'osa plus
aller au bord de la rivière, mais il trouva un jardin plein de figues sauvages, qui
étaient si bonnes qu'il allait tous les jours en manger. Le vieux crocodile s'en
aperçut et décida qu'il aurait le petit chacal, ou qu'il y perdrait la vie. Il rampa
jusqu'au jardin, fit un gros tas de figues sauvages sous le plus grand des figuiers,
et il se cacha sous le tas.

Bientôt, le petit chacal arriva en dansant, très heureux et sans souci, mais
regardant avec soin tout autour de lui. Il vit le gros tas de figues sous le
grand figuier. "Hum ! pensa-t-il, ça ressemble singulièrement à une ruse
de mon vénérable ami, père crocodile. Je vais faire une petite investigation."

Il se tint bien tranquille, et commença à se parler tout haut, suivant son habitude. Il dit :

- Les figues que je préfère sont les figues bien
   mûres, et fendues, qui tombent quand le
   vent souffle, et, quand elles sont tombées, le
   vent les fait bouger sur le sol, de-ci, de-là.
   Les figues de ce gros tas ne bougent pas du
   tout; Je pense qu'elles doivent être mauvaises.

Le vieux crocodile, caché sous le tas de figues, l'entendit et pensa : "Peste soit de ce
soupçonneux petit chacal ! Il faut que je fasse bouger ces figues, et il croira que
c'est le vent." Il se mit donc à se tortiller, si fort et si bien que les figues roulèrent
de tous côtés, et que l'on put voir les grosses écailles de son dos. Le petit
chacal n'en attendit pas davantage; il se sauva hors du jardin en criant :

- Merci encore une fois, monseigneur crocodile, vous êtes bien aimable de vous
   montrer ! je n'ai pas le temps de vous saluer. Bonjour !...

Le vieux crocodile était fou de rage et il jura qu'il aurait le petit chacal, chair et os.
Il rampa jusqu'à la maison du petit chacal; il enfonça la porte, et se glissa dedans.
Peu après, le petit chacal arriva en dansant très heureux, et sans soucis, mais,
regardant tout autour avec soin. Il vit que la terre était tout aplatie, comme si on
avait traîné des troncs d'arbres dessus. "Quest-ce que c'est que cela ? pensa-t-il.
Qu'est-ce que cela peut bien être ?"

Puis il vit que la porte de sa maison était enfoncée et les gonds arrachés et il se dit :
"Qu'est-ce que c'est que cela ? Qu'est-ce que cela peut bien être ? Je pense que je
vais faire une petite in-ves-ti-ga-tion !" Il se tint très tranquille, et commença à se
parler tout haut, suivant son habitude. Il dit :

- Comme c'est drôle ! Ma petite maison ne me parle pas ! Pourquoi ne me parles-tu
   pas, petite maison ? d'ordinaire, tu me dis bonjour, quand je rentre. Qu'est-ce qui
   peut bien être arrivé à ma petite maison ?

Le vieux crocodile, caché au fond de la petite maison, l'entendit et pensa :
"Il me faut parler comme si j'étais la petite maison, ou bien, il n'entrera jamais !"
Il prit une voix aussi douce qu'il put (ce qui n'est pas facile pour un crocodile!), et il
dit :

- Allô ! allô ! petit chacal !

Quand le chacal entendit cette voix, il se mit à
trembler de peur, et se dit : "c'est le
vieux crocodile, et, si je n'en viens pas à bout
cette fois, c'est lui qui viendra à bout 
de moi ! Qu'est-ce que je vais faire ?". Il
réfléchit un moment. Puis, il dit gaiement :

- Merci, petite maison, je suis content
   d'entendre ta voix, chère petite maison; je
   vais entrer tout de suite, laisse-moi
   seulement chercher du bois pour faire
   cuire mon dîner.

Il ramassa autant de bois qu'il put, et encore autant qu'il put, et de nouveau, autant
qu'il put, et il empila tout ce bois contre la porte et autour de la maison, et il y mit
le feu. Et le bois fit tant de flammes et de fumée que le vieux crocodile fut séché
et fumé, comme un hareng saur !

lundi 11 avril 2011

Le vounioupi

Jadis, il y a longtemps, très longtemps, de
l'autre côté de la terre, prospérait un
peuple très heureux. Les hommes
chassaient et pêchaient; les femmes faisaient
cuire les aliments; les vieillards restaient
chez eux et donnaient des conseils aux
jeunes gens.

Un jour, après une période de grande
sécheresse, les hommes d'un petit village partirent pour trouver de quoi nourrir
leurs femmes et leurs enfants. Le soleil était brûlant, mais les chasseurs aimaient
la chaleur. Ils couraient, ils sautaient. Ils lançaient le plus loin possible leur javelot
ou leur boomerang. Bientôt, ils arrivèrent au bord d'une vaste plaine marécageuse.
En temps normal, elle était inondée, mais à cette époque de sécheresse, on ne
pouvait distinguer çà et là que quelques étangs envahis par les joncs.

Quelques-uns des chasseurs qui étaient friands de racines de joncs coururent vers
les étangs et se mirent à en cueillir de pleins paniers, tandis que les autres jetèrent
leurs lignes à l'eau dans l'espoir de ramener quelques belles anguilles.

Le soleil baissait déjà à l'horizon, et les pêcheurs n'avaient encore rien pris. Ils
commençaient à s'inquiéter lorsque, soudain, un jeune garçon cria qu'il sentait
quelque chose remuer au bout de sa ligne. Elle était entraînée par un très gros
poids, et il avait du mal à la tenir. Les autres pêcheurs vinrent à son secours, et tous
se mirent à tirer sur la ligne jusqu'à ce que, épuisés et hors d'haleine, ils réussissent
à ramener sur la berge un animal qui n'était ni un phoque ni un veau, mais un peu
les deux à la fois. Ils frissonnèrent d'horreur car, sans l'avoir jamais vu auparavant,
pas un des pêcheurs n'ignorait que cette bête étrange était le petit du terrible
Vounioupi.

Terrifiées, les pêcheurs gardèrent le silence
qui tout à coup fut rompu par un long
gémissement. C'était la mère du petit qui
apparut au milieu des joncs. Elle se mit à
crier, puis à hurler. Elle tirait sa langue qui
était rouge comme le feu. Ses yeux
étincelaient de rage, et elle s'avança vers
les pêcheurs.

- Lâche le petit, lâche-le ! criaient les
   pêcheurs.

Mais le jeune garçon qui l'avait capturé voulait garder sa proie.

- J'ai promis à ma fiancée de lui rapporter de la viande pour son père et pour ses
   frères, dit-il.

Et quoique le petit de Vounioupi ne fût pas bon à manger, le garçon pensait qu'il
ferait toujours un joli jouet pour les enfants. Il lança son javelot vers la mère 
Vounioupi pour l'effrayer et, chargeant le petit de Vounioupi sur ses épaules, il se
mit à courir en direction du village, suivi de tous les autres chasseurs. Ils couraient
à perdre haleine.

Le soleil s'était couché, et la plaine était baignée dans l'ombre; seuls les sommets
des plus hautes montagnes étaient encore éclairés par les derniers rayons du soleil.
Les jeunes gens, qui commençaient à se rassurer, entendirent soudain derrière eux
un murmure insolite. En se retournant, ils constatèrent que l'eau des étangs
montait rapidement et qu'elle gagnait déjà la plaine et les coteaux.

- Que se passe-t-il ? s'écria l'un deux, il n'y a pourtant pas de nuages dans le ciel !

Très inquiets, ils se hâtèrent pour atteindre les montagnes. Celui qui portait sur son
dos le petit de Vounioupi courait encore plus vite que les autres. Arrivés enfin en
haut d'une montagne, ils se retournèrent encore une fois. L'eau montait toujours
plus vite et, déjà, recouvrait la cime des arbres.

Prenant leurs jambes à leur cou, ils ne
s'arrêtèrent que lorsqu'ils aperçurent les toits
de leur village où les attendaient les femmes
et les vieillards. A la vue du petit Vounioupi,
même les enfants devinèrent qu'un grand
danger les menaçait.

- L'eau monte, l'eau monte, l'eau s'approche !
   cria un garçon.

Et au même instant, l'eau bondit jusqu'au sommet des montagnes. L'eau était
partout et on entendait son murmure, ses grondements. Les parents et les
enfants se serrèrent les uns contre les autres, et le jeune garçon qui avait
capturé le Vounioupi, prenant sa fiancée dans ses bras, s'écria :

- Montons sur cet arbre. L'eau ne pourra pas nous atteindre !

Mais comme il prononçait ces mots, il eut l'impression que ses jambes étaient
glacées et il vit avec stupeur que ses pieds s'étaient transformés en pattes
d'oiseau. Sa fiancée était devenue un grand oiseau noir, et tous ses amis
étaient aussi métamorphosés en oiseaux qui agitaient de grandes ailes. Il
voulut se couvrir le visage de ses mains, mais à la place de ses doigts et il n'y
avait plus que des plumes et quand il essaya
de parler, un son étrange sortit de sa gorge.
Déjà l'eau lui arrivait jusqu'à la taille. Dans
les reflets dansants des vagues, il vit
l'image d'un grand cygne noir.
Il vit autour de lui d'autres oiseaux noirs. Les
uns s'envolèrent, puis revinrent se poser à
la surface de l'eau. Les cygnes noirs ne
redevinrent jamais des hommes; mais ils sont
différents des autres cygnes car, la nuit, si on se
donne la peine de les écouter, on les 
entend converser dans un langage qui n'est pas
celui des cygnes; parfois même, ils 
semblent rire et parler comme des êtres humains.
Quand au petit de Vounioupi, il fut repris par sa mère. Les eaux se retirèrent.
Aujourd'hui encore les hommes évitent soigneusement les abords de l'étang
ou demeure Vounioupi, car sait-on jamais ? Elle pourrait bien saisir le
voyageur imprudent et l'entraîner dans son repaire. On dit que, sous l'étang,
elle possède une maison remplie de trésors et de merveilles, entourée d'un
jardin merveilleux où poussent des fleurs de toutes les couleurs entre des
pierres qui brillent même la nuit. Mais comment pourrait-on le savoir puisque
personne n'en est jamais revenu ?

vendredi 8 avril 2011

Le retour des fleurs

C'est parce qu'il ne pouvait plus accepter la
méchanceté des hommes que le plus puissant
des sorciers avait quitté son pays pour aller
vivre sur le sommet d'une haute montagne.
Dés son départ, toutes les fleurs des prairies,
celles qui poussent sur les collines et dans les
bois, celles qui fleurissent au bord des
rivières, des lacs et des mers, se fanèrent et
moururent. Pas une seule ne survécut. Et le
pays devint un désert car, après la mort des
fleurs, les oiseaux, les papillons, les abeilles,
tous les insectes avaient fui. Les plus vieux habitants
disaient aux petits enfants la beauté des fleurs et des insectes, mais les enfants
ne voulaient pas les croire.

- Ce ne sont pas que des histoires, disaient-ils.

Seul le fils d'une pauvre veuve croyait qu'il existait encore des fleurs et des
insectes. Et, quand sa mère se taisait, il réclamait encore une autre histoire, car il 
voulait toujours entendre parler de la beauté des fleurs.

- Ah ! se dit-il, quand je serai grand, j'irai
   trouver le grand sorcier pour lui
   demander de nous redonner les fleurs.

Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, sa
passion pour les fleurs avait encore grandi.
Alors, il alla trouver sa mère et lui dit :

- Je vais partir pour trouver le grand sorcier
et lui demander de nous redonner les fleurs.

Sa mère, d'abord, refusa de le croire.

- Mon fils ! s'écria-t-elle, ce que je t'ai raconté n'était que des histoires. J'ai
   entendu ma mère les raconter, parce qu'elle
   les avait entendu raconter par sa mère. Mais
   il ne faut pas croire à ces histoires ! Les
   fleurs n'ont probablement jamais existé.
   Et, quant au sorcier, jamais personne ne
   pourra le retrouver. La montagne où il
   vit est la plus haute de toutes les montagnes.

Mais le jeune homme ne l'écouta même pas et,
un beau matin, il partit. Les gens du pays le
virent s'éloigner en souriant ironiquement.

- Quel fou ! dirent-ils. Il faut être fou pour croire à ces histoires !

Le jeune homme se dirigea vers le nord. Il marcha longtemps, longtemps. Il arriva
enfin au pied d'une montagne, si haute, si haute que son sommet était invisible.
Courageusement il tourna autour de la montagne, mais il ne vit aucun sentier, rien
que des rochers. Trois fois, il tourna autour de la montagne.

- Il faut, se dit-il, que je découvre le chemin que le sorcier a suivi pour atteindre le
   sommet.

Après avoir cherché longtemps, il finit par
découvrir une petite marche et, plus haut,
il aperçut un escalier. Et il grimpa, grimpa,
grimpa, sans jamais se retourner pour ne
pas avoir le vertige. A la fin du permier
jour, le sommet de la montagne n'était
même pas visible. Le deuxième et le
troisième jour non plus. Il commençait
à se décourager quand, le quatrième
jour, il se rendit compte tout d'un coup que le
sommet était tout proche et, à la tombée de la nuit, il réussit à l'atteindre. Près des
rochers, il aperçut une source. Assoiffé, il se pencha pour boire un peu d'eau. A
peine y avait-il trempé ses lèvres que toute sa fatigue disparut. Il se sentit rafraîchi
et plus fort que jamais. A ce moment, il entendit une voix qui lui demandait ce
qu'il était venu chercher.

- Je suis venu, répondit-il, pour demander au grand sorcier de nous redonner les
   fleurs et les insectes. Un pays sans fleurs, sans oiseaux et sans abeilles, est triste
   et sans joie. Je suis sûr que les gens de mon pays cesseraient d'être méchants,
   si le sorcier leur redonnait les fleurs.

Alors, le jeune homme fut soulevé par des
mains invisibles. Doucement, il fut porté vers
la région des fleurs éternelles, et les mains
invisibles le déposèrent sur le sol au milieu
d'un tapis de fleurs de toutes les couleurs.
Le jeune homme ne pouvait pas en croire
ses yeux. Jamais, il n'avait imaginé que les
fleurs puissent être aussi belles ! Un parfun
délicieux flottait dans l'air, et les rayons du
soleil dansaient sur le sol multicolore comme
des milliers et des milliers d'arcs-en-ciel. La joie du jeune homme fut si grande,
si grande, qu'il se mit à pleurer.

De nouveau, il entendit la voix qui lui dit de cueillir toutes les fleurs qu'il préférait.
Il en cueillit de toutes les couleurs. Quand il en eut plein les bras, les mains
invisibles le conduisirent doucement au sommet de la montagne. Alors la voix lui dit :

- Rapporte ces fleurs dans ton pays qui,
   désormais, à cause de ta foi et de ton
   courage, ne sera plus jamais sans fleurs.
   Il y en aura pour toutes les régions. Les
   vents du nord, de l'est, du sud et l'ouest
   leur apporteront la pluie qui sera leur
   nourriture, et les abeilles vous donneront
   le miel qu'elles cherchent dans les fleurs.

Le jeune homme remercia et commença
aussitôt la descente de la montagne qui, malgré la quantité de fleurs qu'il portait, lui parut bien plus facile que la montée. Quand il revint dans son pays, les habitants, en apercevant les fleurs et en respirant leur parfum, ne voulurent pas croire à leur bonheur. Puis, quand ils surent qu'ils ne rêvaient pas, ils dirent :

- Ah ! nous savions bien que les fleurs existaient et que ce n'étaient pas des histoires
   inventées par nos ancêtres.

Et leur pays redevint un grand jardin. Sur les collines, dans les vallées, près des
rivières, des lacs et de la mer, dans les bois, dans les champs et dans toutes les
prairies, les fleurs croissèrent et se multiplièrent. Tantôt c'était le vent du nord
qui amenait la pluie, tantôt le vent du sud, de l'est ou de
l'ouest. Les oiseaux revinrent, ainsi que les papillons et
tous les insectes, et surtout les abeilles. Désormais, les
gens purent manger du miel, et la joie revint sur la terre.

Quand les hommes virent leur terre transformée grâce
au jeune homme qui avait osé ce que personne n'avait
cru possible, ils lui demandèrent d'être leur roi. Il
accepta et il devint un roi bon, courageux et intelligent.

- Rappelons-nous, disait-il, que c'était la méchanceté des
   hommes qui avait entraîné la disparition des fleurs de notre pays.

Et, comme personne ne voulait recommencer à habiter un désert, et à être privé de
miel, chacun s'efforça désormais d'être aussi bon que possible pour ne pas fâcher
le grand sorcier.

mardi 5 avril 2011

La chauve-souris et les belettes

Pour son malheur, une chauve-souris tomba
de sa branche. Une belette s'en saisit, prête
à en faire sa pitance. La chauve-souris supplia :

- Je vous en prie, épargnez-moi !

Mais la belette répondit :

- Je ne le puis, car je suis, par nature, ennemie
  des volatiles.

- Je ne suis pas oiseau, mais souris, repartit l'infortunée.

C'est ainsi qu'elle fut libérée. A quelque temps de là, la mésaventure
se reproduisit. Or, la seconde belette, cette
fois-ci, prétendit qu'elle était l'ennemie des
rats.

- Je ne suis pas un rat, mais un oiseau de nuit,
   jura l'astucieux animal.

Et cela lui sauva la vie.

Le roseau et l'olivier

L'olivier, fier de ses bras noueux
et de son tronc vigoureux,
se moquait du frêle roseau
qui ployait au gré des vents.
Le roseau ne répondait point,
mais attendait son heure.
Il n'attendit pas longtemps.
Voilà qu'un ouragan se lève avec fureur.


L'olivier, d'abord, lui tint tête.
Le roseau se courbe humblement.
Le vent déchainé redouble de violence,
si bien que l'olivier, à bout de résistance,
s'abat dans un fracas de racines arrachées,
tandis que le roseau continue de se balancer
de-ci, de-là, sans s'inquiéter.

Devant plus fort que soi, mieux vaut céder, comme on le voit !

vendredi 1 avril 2011

Poisson d'Avril

Charlotte aux Fraises dans les ténébres de la forêt

Charlotte aux Fraises s'assit sur un banc à côté de Riz
au Lait pour contempler son joli petit carré de
fraises. Elle venait de finir de sarcler et d'arroser ses
fraisiers un par un. Ils étaient bien propres et
coquets et sommeillaient au soleil.
Charlotte aux Fraises était contente d'avoir terminé
si vite. Il lui restait encore une grande partie de la
journée pour s'amuser.

- J'ai une bonne idée, dit-elle à Riz au Lait. Nous
   allons remplir un panier de fraises et inviter tous
   nos amis à venir pique-niquer avec nous dans les bois à midi. 
   Nous pourrons ensuite cueillir de jolies fleurs sauvages pour
   décorer la table du dîner. Ce sera amusant, non ?

Pendant que Charlotte aux Fraises remplissait son panier, Riz au Lait folâtrait.
Sa queue s'enroulait parfois autour du panier de pique-nique et une fois, il faillit
même renverser toutes les fraises !

- Allons-y, je suis prête, dit Charlotte aux Fraises en recouvrant soigneusement
   les fraises d'une serviette blanche.

Et il s'en allèrent. Ils s'arrêtèrent en premier
de l'autre côté de la vallée, devant la
grande maison aux volets bleu métal.
Charlotte aux Fraises frappa à la porte qui
était un peu de travers. Son ami et plus
proche voisin, Clafoutis Myrtille, ouvrit.
Il avait les mains mouillées et dégoulinantes.
Son chien Cornet Pistache vint à ses
côtés en remuant sa jolie queue rayée.

- Tiens tiens, dit-il. Bonjour, Charlotte aux Fraises. J'étais juste en train d'arroser
   un peu mes airelles pour leur donner de la fraîcheur.

Et tu t'es arrosé en même temps, pensa Charlotte aux Fraises. Mais elle ne lui
dit rien. Clafoutis Myrtille faisait vraiment des efforts pour bien faire, malgré
sa maladresse.

- Je vais pique-niquer dans la forêt. Veux-tu venir avec moi ? lui demanda-t-elle.

- Oh que c'est dommage ! Charlotte aux Fraises. Je m'apprêtais justement à aller
   pêcher avec Cornet Pistache dans la rivière du Sirop de Fraise. Il paraît qu'elle
   est pleine de truites en sucre candi. Ce sera pour une autre fois.

Ce fut la même histoire partout. Tout le monde avait autre
chose à faire. Mousse Framboise avait fait la grasse matinée
et avait mille choses à faire.

- J'ai tellement à faire, expliqua-t-elle que je ne peux pas
   sortir. En plus, Cacahuète fait des bétises. Cacahuète !
   appela-t-elle, descends immédiatement du toit.

Confiture d'Airelle non plus ne pouvait pas venir.

- Je dois faire de la pâtisserie expliqua-t-elle. Même quand
   le soleil brille, c'est le jour où je dois mettre tous mes gâteaux aux airelles au four.

Sa souris favorite, Praline, lécha ses moustaches pleines de miettes et hocha la tête.

- Tant pis, dit Charlotte aux Fraises à Riz au Lait en prenant le chemin de la forêt.
   Nous irons seuls. Nous allons cueillir un gros bouquet de fleurs sauvages pour en
   distribuer à tout le monde en rentrant. Cela leur fera une belle surprise.

En peu de temps, ils arrivèrent dans une clairière, au fond des bois. Charlotte aux
Fraises grignota quelques belles fraises bien sucrées et juteuses et donna à Riz au
Lait un petit bol de lait qu'elle avait emporté. Puis elle regarda autour d'elle. Des
marguerites blanches comme la neige se balançaient doucement sous la brise.
Des grappes de boutons d'or jaune citron ouvraient leurs pétales en signe de
bienvenue. De toutes petites jacinthes des bois risquèrent un coup d'oeil de derrière
des fougères fines comme de la dentelle.

Pendant que Riz au Lait donnait la chasse à un
papillon qui voltigeait, Charlotte aux Fraises
remplit son panier à ras bord des plus belles
fleurs. Après tout ce travail, Charlotte aux
Fraises et Riz au Lait étaient bien fatigués.

- Je vais fermer les yeux et faire une petite
   sieste avant de rentrer, dit Charlotte aux Fraises.

Ils s'allongèrent tous deux à l'orée de la clairière sur un matelas moelleux d'aiguilles
de pins. En guise d'oreiller, Charlotte aux Fraises posa la tête sur une touffe de
mousse verte et douce comme du velours. Elle s'endormit très vite. Une brise
fraîche qui lui chatouillait le menton apprit à Charlotte aux Fraises qu'il était temps
de se réveiller. Il était vraiment temps : le soleil avait déjà disparu quelque part
derrière les arbres. De se côté. Ou de celui-ci, plutôt ? Elle n'était pas très sûre.
Au lointain, elle entendit le hululement d'un hibou. Il fallait vraiment rentrer.

Ils partirent dans une direction. Riz au Lait trottina à ses côtés sur le chemin
caillouteux. Ils arrivèrent vite devant une grande colline que Charlotte aux
Fraises n'avait jamais vue de sa vie.

- Nous nous sommes trompés de chemin. Nous ferions mieux de revenir sur nos
   pas, dit-elle.

Ils avancèrent péniblement parce qu'il faisait de plus en plus sombre. Des plantes
rampantes semblaient surgir de partout pour leur faire des croche-pieds. Des
rochers pointus et des troncs d'arbres tombés semblaient pousser au milieu de
leur chemin. Soudain, ils se retrouvèrent devant un lac immense. Il était tellement
grand qu'ils ne voyaient même pas l'autre rive. Charlotte aux Fraises commençait
à avoir un peu peur, mais il fallait qu'elle soit courageuse pour Riz au Lait.

- Nous ne pouvons pas traverser ici, Riz au Lait. Nous allons encore essayer de
   trouver un chemin qui nous permettra de rentrer chez nous. Viens, ajouta-t-elle
   en se baissant pour la prendre dans ses bras. Tu as l'air si fatigué que je vais te
   porter un peu.

Surmontant sa propre frayeur, Charlotte aux Fraises avança dans la forêt noire et
profonde. En marchant, elle pensa qu'ils étaient vraiment perdus. C'est alors
qu'elle entendit un bourdonnement près de son oreille. Dans l'obscurité, elle
réussit tout juste à distinguer le corps et les ailes de Pastille qui se balançait
devant elle.

- Pastille, que je suis contente de te voir ! Tu es venue nous rejoindre ? Tu sais que
   tu es toujours la bienvenue. Mais il fait si noir maintenant. Crois-tu que tu
   pourrais nous montrer le chemin du retour ? demanda Charlotte aux Fraises.

Pastille bourdonna joyeusement, décrivit un cercle et s'envola. Soudain, des
centaines de petits points lumineux apparurent au-dessus du chemin. Pastille
était au mileu. Elle avait rassemblé toutes ses amies les lucioles pour former
une grande boule de lumière. Riz au lait sauta par terre et trotta gaiement
derrière elles. Charlotte aux Fraises suivit en gambadant de joie.
Ils suivirent la lueur dansante à travers les arbres et les buissons obscurs et
arrivèrent vite à l'orée de la forêt. Au loin, à la lueur de la lune cette fois, ils
aperçurent le carré de fraises et la maison confortable de Charlotte aux Fraises.

- J'ai hâte d'arriver pour que nous puissions dîner, dit Charlotte aux Fraises en
   agitant la main pour dire au revoir aux gentilles lucioles.

En un clin d'oeil, elle fut chez elle. Elle ouvrit la porte. Quelle surprise ! Clafoutis
Myrtille, Mousse Framboise et Confiture d'Airelles étaient tous assis à table,
avec des plats de truites au sucre candi, de tartes croustillantes et de gâteaux
tout chauds devant eux.
- Nous avons pensé que ce serait amusant de
   dîner tous ensemble, dit Mousse Framboise.

Riz au lait courut rejoindre Cornet Pistache
et Praline qui jouaient devant la cheminée.
Charlotte aux Fraises se précipita vers ses amis.

- Où étais-tu passée ? Cela fait des heures que
   nous t'attendons. Il t'est arrivé quelque chose ? demanda Confiture d'Airelles.

- Non, pas grand chose, répondit Charlotte aux Fraises en riant. Je suis allée
   ramasser quelques fleurs sauvages dans la forêt et je suis revenue avec de
   nouveaux amis. Et, ajouta-t-elle, j'ai aussi retrouvé une très fidèle amie.

Avec un bourdonnement heureux dans l'oreille, Charlotte aux Fraises s'installa à
table pour fêter son retour. Elle distribua ses fleurs, dégusta les bonnes choses
posées devant elle et termina son repas avec un verre de lait et une grande coupe
de ses fruits préférés : de délicieuses fraises bien rouges.

- J'ai passé une excellente journée, dit-elle. Mais le meilleur moment, c'est celui
  que je passe avec mes amis.